– Ressource Féministe : Allodoxia par Odile Fillod

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NB : Pour la forme, on a choisi de rebloguer un de nos textes préférés du site (si wordpress le permet) ou de copier coller l’article du blog avec le lien direct (ici cliquer sur l’image ci-dessous pour accéder au site.)

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lien de l’article que nous avons choisi : https://allodoxia.odilefillod.fr/2012/06/20/genre-evolution-testosterone/

« Les tours de passe-passe de la psychologie évolutionniste du genre »

par Odile Fillod

« Peggy Sastre, une essayiste et chroniqueuse associée au Nouvel Observateur qui promeut activement les théories psycho-évolutionnistes du genre, vient à nouveau d’exprimer sa foi ardente dans celles-ci et son mépris de ses contradicteurs. Cette charge publiée sur un site ayant une large audience ne pouvait rester sans réponse.

Quelques remarques s’imposent sur la forme d’abord, car les procédés rhétoriques utilisés, récurrents dans le discours produit par les défenseurs de ces théories, ne sont pas anodins. J’en viendrai ensuite au fond, car les scientifiques qu’elle appelle à la rescousse présentent des arguments dont la faiblesse mérite d’autant plus d’être mise en évidence qu’ils sont eux aussi classiques.

Un usage extensif de la technique de l’homme de paille

La technique de l’homme de paille consiste à discréditer sont adversaire en présentant sa position de manière erronée (le plus souvent caricaturale), en lui attribuant fallacieusement des arguments faciles à réfuter. C’est ce que Peggy Sastre emploie dans un premier temps pour disqualifier en bloc l’article dans lequel je décortique un exemple(malheureusement assez typique) de dévoiement du processus de vulgarisation des publications relevant de la psychologie évolutionniste.

En effet, elle suggère d’abord que je « déteste » la « théorie de l’évolution de Darwin » via le titre de son article. Elle indique ensuite que le mien véhicule « le message selon lequel il y aurait quelque chose de fondamentalement pourri au royaume de Darwin », affirme que j’y « ressasse » comme d’autres le « mantra » selon lequel « l’humain super complexe échappe à l’évolution », et pose que je rejette la psychologie évolutionniste dans son ensemble et pour des raisons idéologiques, comme peut le laisser croire un morceau de phrase extrait de son contexte. Or j’écrivais au contraire que les promoteurs de la psychologie évolutionniste balaient « à juste titre » l’argument consistant à dénoncer ses implications politiques potentielles ou avérées (j’avais même enfoncé le clou dans une réponse à un-e internaute troublé-e par ce passage [1]). Par ailleurs, me souciant au moins autant qu’elle de l’ignorance/incompréhension très répandue de la théorie de l’évolution et de sa remise en question rampante, j’avais pris soin de rappeler les grandes lignes du mécanisme de sélection génétique qui est au cœur de sa version moderne, et de préciser que l’existence de ce mécanisme était « un fait établi ».

Les propos qu’elle me prête sont totalement absents de l’article. Mais s’il faut être plus explicite pour ne pas s’exposer aux procès d’intentions, alors disons-le clairement : je pense qu’il n’y a aucun doute possible sur le fait que l’être humain a été, et reste soumis, à ce mécanisme fondamental de l’évolution des espèces. Je pense aussi que les trois hypothèses suivantes, qui sont suffisantes pour élaborer des théories psycho-évolutionnistes, sont raisonnablement fondées et font consensus dans la communauté scientifique :

1. nos comportements sont notamment le produit de mécanismes opérés par notre cerveau;
2. son développement et son fonctionnement sont notamment sous contrôle génétique;
3. certaines variantes génétiques permettant ou favorisant la production de comportements maximisant le succès reproductif ont de ce fait été sélectionnées au cours de l’évolution.

Ce point étant fait, examinons la deuxième étape de la stratégie rhétorique employée par Peggy Sastre.

Le recours à l’argument d’autorité (apparente)

Renonçant définitivement à répondre aux points soulevés dans mon article, se disant « lasse d’avoir à combattre ces idées reçues (pour parler poliment) avec [ses] petits bras d’autodidacte », elle se retranche derrière la parole de « spécialistes estampillés « officiels » » (sic) qu’elle est allée interviewer. Sont donc convoqués d’une part Michel Raymond, « directeur de recherche au CNRS, responsable d’une équipe de recherche en biologie évolutive humaine à l’Institut des sciences de l’évolution de Montpellier », auteur de livres de vulgarisation publiés au Seuil et chez Odile Jacob dont elle recommande la lecture, et d’autre part Charlotte Faurie, « spécialiste, entre autres, de l’évolution de la latéralité dans les populations humaines ». Voilà qui est censé en imposer.

Mais il n’en est rien. Car Peggy Sastre tombe ici dans l’un des travers récurrents de la vulgarisation scientifique : pour présenter ce qui n’est qu’une hypothèse de recherche (j’y reviens plus bas), elle s’appuie entièrement sur le discours de chercheurs dont le programme de recherche est précisément basé sur cette hypothèse. Or outre qu’ils croient sans doute profondément à sa pertinence, ils ont un intérêt très concret à la défendre. C’est comme si un journaliste chargé de fournir un éclairage sur la situation économique de Cuba se contentait d’interviewer le ministre de l’économie de Castro, « spécialiste estampillé « officiel » » s’il en est. Je peux imaginer que n’ayant ni formation scientifique, ni formation journalistique, Peggy Sastre éprouve quelque difficulté à éviter ce travers. Mais dans ce cas peut-être devrait-elle renoncer à se revendiquer journaliste scientifique et se présenter pour ce qu’elle est, à savoir une essayiste et chroniqueuse pamphlétaire à la Eric Zemmour.

L’accusation de parti-pris idéologique

Venons-en à ce que nous disent ces spécialistes qu’elle convoque, Charlotte Faurie pour commencer :

« Il est tout simplement aberrant de nier les preuves que, dans l’espèce humaine comme dans toutes les autres espèces, les différences génétiques entre mâles et femelles entraînent des différences moléculaires, cellulaires, physiologiques, et comportementales. […] Ceux qui nient ces faits, et donc rejettent leurs explications, le font pour des raisons idéologiques et affectives – non-scientifiques. ».

Michel Raymond en remet une couche :

« La position qui consiste à dire que les différences entre les cerveaux d’hommes et de femmes est uniquement d’origine culturelle est fondée sur une idéologie, mais elle est reprise en boucle par les médias, car elle est décrétée politiquement correcte. […] Ignorer ou nier une contribution biologique est une aberration, l’aveuglement idéologique ne peut conduire à rien de bon ».

Nous voici une fois de plus confrontés à l’argument du parti pris idéologique, le même que celui qui avait par exemple été asséné à Elisabeth Badinter osant « nier » l’existence d’un instinct maternel. Il est certes formulé ici par des scientifiques, mais sachant qu’ils sont eux-mêmes de parti-pris et que ce n’est pas « la science » qui s’exprime à travers eux, c’est un peu court. Quelles sont donc les « faits », et les « preuves » de ces faits qu’il est aberrant de nier ?

Pression de sélection, testostérone et comportements

Selon Charlotte Faurie, la principale différence génétique à l’origine de différences comportementales entre hommes et femmes est le gène qui entraîne la synthèse d’en moyenne sept fois plus de testostérone chez les premiers. Or, affirme-t-elle, notre cerveau possède des récepteurs qui lorsqu’ils sont activés par la testostérone influencent, via leur effet sur la construction et le fonctionnement du cerveau, nos « préférences, décisions, réactions, interactions sociales, performances cognitives, etc ». Excusez du peu. D’ailleurs, nous dit Michel Raymond, « à la naissance, les nouveaux-nés garçons et filles ont déjà des comportements différents ». Voilà pour ce qui est des faits. Pour ce qui est des preuves, c’est ce dernier qui s’en charge :

« Les cerveaux sont biologiquement différents vu que les forces sélectives agissant sur les mâles et sur les femelles ne sont pas les mêmes, ce qui fait que les comportements sélectionnés depuis des centaines de millions d’années sont, eux aussi, différents. ».

Et comme si cette brillante démonstration n’était pas suffisante, il ajoute qu’aucun mécanisme n’a été proposé qui permettrait d’expliquer pourquoi et comment l’évolution aurait effacé dans notre lignée les différences d’origine génétique entre cerveaux mâles et femelles.

Examen des faits et de la preuve par la théorie de l’évolution

Il faudra pour commencer que Michel Raymond nous indique les références des études scientifiques ayant montré qu’à la naissance, garçons et filles ont déjà des comportements différents. On pourra alors discuter des causes et conséquences possibles de ce phénomène. Concernant les effets putatifs de la testostérone, un long développement serait nécessaire pour montrer non seulement que l’influence biologique « masculinisante » de la testostérone sur les traits psycho-comportementaux cités par Charlotte Faurie n’est pas démontrée, mais en outre que la littérature scientifique indique que si une telle influence existait, elle serait très ténue. Je ne traiterai ici que deux exemples de « faits » fréquemment évoqués, et pour ne pas être accusée d’être allée puiser des arguments ad hoc dans la littérature antiévolutionniste, je m’en tiendrai à ce que Raymond et Faurie en disent eux-mêmes.

Fait n°1 : testostérone => latéralisation cérébrale => avantage en maths

L’un des mantras ressassés par les tenants d’une responsabilité de la testostérone dans les différences psychiques entre les sexes est l’idée que celle-ci aurait un effet dit « organisationnel » sur la latéralisation cérébrale. Selon Stanislas Dehaene par exemple, ceci expliquerait d’une part le fait qu’il y a plus de gauchers chez les hommes, et d’autre part leur « sens raffiné de l’espace », d’où leur avantage « dans les grands espaces mathématiques » [2]. Il cite à l’appui de cette thèse un « faisceau d’indices convergents » constitué notamment des éléments suivants : la plupart des mathématiciens sont des hommes, la plupart des surdoués en mathématique sont des premiers-nés, or ils sont exposés à davantage de testostérone in utero que leurs petits-frères, et près de 50% d’entre eux sont gauchers, ambidextres ou issus d’une famille qui comprend des gauchers. Or voici ce que Charlotte Faurie et Michel Raymond écrivaient dans un article publié en 2011 dans une des revues scientifiques de référence des psychologues évolutionnistes :

« Il a de longue date été suggéré que la testostérone était associée à la latéralisation manuelle, sur la base de l’observation qu’il y a davantage d’hommes que de femmes gauchers […]. Les théories concernant le rôle organisationnel de la testostérone dans le développement du cerveau ont conduit certains auteurs à suggérer une influence de la testostérone in utero sur la préférence manuelle chez l’adulte […]. Les études sur la longueur relative des deuxième et quatrième doigts (ratio 2D-4D), qui semble refléter le niveau d’exposition prénatale à la testostérone, ont détecté une association avec la préférence manuelle, indiquant qu’en moyenne, les gauchers avaient été exposés à davantage de testostérone in utero […]. Cependant, une méta-analyse des études empiriques a abouti à la conclusion que celles-ci n’étayaient pas cette hypothèse concernant l’influence de l’exposition prénatale à la testostérone […].»

Si on ne peut conclure que cette hypothèse clé de la théorie de la latéralisation cérébrale par le testostérone doit être définitivement abandonnée, on peut au minimum reconnaître qu’elle fait l’objet d’un débat scientifique, et qu’elle est très loin de constituer ce qu’on peut appeler un fait scientifique.

Fait n°2 : testostérone => comportements agressifs

Un autre des mantras ressassés par les tenants d’une responsabilité de la testostérone dans les différences psychiques entre les sexes est l’idée que celle-ci aurait un effet dit « activationnel » sur les comportements agressifs. Or nos deux spécialistes suggèrent dans ce même article publié en 2011 que si les gauchers ont un plus haut niveau de testostérone circulant que les droitiers, se battent plus souvent, et sont plus nombreux dans les populations ayant un taux plus élevé d’homicides, ce n’est pas parce qu’ils ont un niveau de testostérone naturellement élevé les prédisposant aux comportements agressifs. En effet :

« Nous faisons l’hypothèse que les gauchers ont tendance à se battre davantage en raison des conséquences psychologiques de leurs chances accrues de vaincre […]. Seuls environ un tiers des hommes de notre échantillon ont remarqué que la latéralisation manuelle pouvait influencer la probabilité de gagner un combat physique, mais une large proportion d’entre eux considéraient que le fait d’être gaucher était un avantage, et cette proportion était encore plus grande chez les gauchers. De plus, il est possible que l’expérience des combats victorieux accroisse la confiance en eux des gauchers, même quand ils ne sont pas conscient de cet avantage inhérent au fait d’être gaucher. Ainsi, il est possible que la confiance en eux des gauchers augmente au fil du temps et les rende prompts à se battre plus fréquemment. […] Le niveau plus élevé de testostérone chez les gauchers pourrait être lié à leur plus grande implication dans la compétition entre mâles via des affrontements physiques observée dans notre étude. On sait que le niveau de testostérone est corrélé à la compétition sociale chez les hommes […]. Par exemple, celui des joueurs de tennis masculins augmente avant le début d’un match […]. Des résultats similaires ont été trouvés chez des joueurs de jeux vidéo et d’échecs […]. Ces articles ont également montré qu’après une compétition d’athlétisme, le niveau de testostérone continue à augmenter chez les gagnants mais décroît chez les perdants.»

Bien entendu, on ne peut conclure de ces considérations qu’il est exclu que la testostérone augmente, via une action sur le cerveau, la propension aux comportements agressifs censément masculins. Mais cet exemple montre que les corrélations qui sont typiquement invoquées pour accréditer cette hypothèse peuvent être interprétées en recourant à une causalité inverse, et ce y compris par des tenants de théories évolutionnistes de ce type de tendances comportementales.

L’existence de pressions évolutives sexo-spécifiques a-t-elle nécessairement entraîné une sexuation innée des comportements ?

La préférence pour les partenaires sexuels du sexe opposé constitue l’exemple paradigmatique d’application du raisonnement de Michel Raymond exposé plus haut : les forces sélectives agissant depuis des centaines de millions d’années sur les mâles et sur les femelles ne sont pas les mêmes (pour transmettre leurs gènes, les mâles doivent copuler avec des femelles, alors que les femelles doivent copuler avec des mâles), « ce qui fait que » des différences génétiques doivent avoir été sélectionnées rendant leurs cerveaux biologiquement différents afin de favoriser des comportements adaptés (préférence des hommes pour les femmes, et réciproquement). De plus, cette différence psycho-comportementale entre hommes et femmes est la plus nette, et la moins variable dans le temps et selon les cultures qu’on puisse trouver, en un mot celle qui est à l’évidence la plus naturelle. En outre, on retrouve cette sexuation du comportement dans le monde animal, et des mécanismes biologiques qui la déterminent en partie ont été mis au jour chez de nombreux vertébrés, impliquant notamment un effet des hormones sexuelles sur le cerveau. Toutes les pièces du puzzle semblent réunies pour expliquer cette parfaite continuité entre un comportement animal et un comportement humain. Et pourtant…

Pourtant, l’expérimentation rigoureuse étant quasi impossible chez l’Homme, la solidité de ce scénario repose entièrement sur le caractère congruent des indices accumulés via diverses « quasi-expériences ». Or lorsqu’on prend la peine de l’examiner soigneusement – ce qu’entre autres Rebecca Jordan-Young a fait –, ce qui ressemble de loin à un « faisceau d’indices convergents » (selon l’expression consacrée à défaut de l’existence de preuves) s’avère être une somme d’observations parfois contradictoires, souvent entachées de biais méthodologiques et presque toujours ambigües. Les décennies de recherche consacrées à tenter de mettre en évidence ne serait-ce qu’une infime influence de la testostérone sur l’orientation sexuelle, via un effet sur la structure ou sur le fonctionnement du cerveau humain, ont échoué à le faire. Avec les progrès de la biologie moléculaire, les scientifiques tentant de trouver des facteurs biologiques influençant l’orientation sexuelle masculine (un sujet d’étude de tout temps particulièrement privilégié) se sont tournés vers la recherche de facteurs génétiques, mais également sans succès à ce jour. Michel Raymond lui-même avait en 2007 déclaré dans un entretien à ce sujet qu’il « ne parierai[t] pas sur une absence complète de facteurs génétiques », ce qui en dit long sur l’état de la démonstration scientifique de leur existence.
Dans cet entretien, il déclarait aussi ceci :

« Il y a au moins un facteur biologique qui a été identifié, et qui est maintenant bien confirmé : la probabilité de naître homosexuel, pour un homme, augmente avec le nombre de grands frères. Dans environ 20 % des cas, l’homosexualité s’explique par ce seul facteur. On a donc ici un effet complètement biologique […] ».

Voilà qui montre assez à quel point il est périlleux de passer sans transition de 15 ans de recherches sur l’évolution génétique de populations d’insectes soumises aux insecticides à l’explication des comportements humains (à peu près comme de passer des sciences de l’évolution des végétaux à l’explication des déterminants de l’intelligence humaine). Car comment oser prétendre que l’effet statistique de la présence d’un grand frère sur le développement de la personnalité d’un enfant est « complètement biologique » ? Quid, par exemple, de la possibilité que le poids des attentes parentales d’avoir pour fils un « vrai homme » (c’est-à-dire hétérosexuel et bon en maths, par exemple) pèse plus lourdement sur les épaules des fils aînés ? [3]

Deux neurobiologistes qui tentent de longue date d’objectiver et d’expliquer biologiquement les différences cérébrales et comportementales entre les sexes, réaffirmant que cette voie de recherche leur semble pertinente mais prenant acte du fait que la théorie simpliste de la différenciation sexuelle qui a dominé le XXème siècle doit être abandonnée, viennent eux-mêmes de le souligner dans la revue scientifique Nature neuroscience :

« Les théories biologiques de la différenciation sexuelle ont largement minimisé ou même exclu les effets différentiels des environnements sexo-spécifiques. L’environnement a une influence profonde sur l’image de soi et les comportements genrés des êtres humains, et est mal modélisé par les études sur les rongeurs. Les différences d’environnement selon le sexe ont probablement des effets majeurs sur la biologie cérébrale, […]. L’effet de l’environnement est rarement contrôlé ou empiriquement testé […] ».

Je suggère aux partisans des théories naturalistes du genre de méditer ce constat qui mériterait, soit dit en passant, d’être cité dans le chapitre « Devenir homme, devenir femme » des manuels de SVT de classe de première.

Ce constat m’amène également, pour terminer, à répondre à l’argument de Michel Raymond selon lequel aucun mécanisme n’a été proposé qui permettrait d’expliquer comment l’évolution aurait effacé dans notre lignée la différence d’origine génétique « entre les cerveaux mâles et femelles », car c’est l’absence de prise en compte de l’environnement qui l’empêche d’imaginer un tel mécanisme. Rappelons d’abord que personne ne prétend que l’évolution a effacé chez l’Homme toute différence de cette sorte, les structures cérébrales impliquées dans le contrôle de la physiologie de la reproduction (par exemple le contrôle du cycle menstruel) différant entre hommes et femmes, et ce ultimement en raison de leurs différences génétiques. Mais le contrôle des comportements, y compris liés à la reproduction, est une autre affaire.

Pour reprendre l’exemple de l’orientation sexuelle, on peut d’ores et déjà pointer le fait que chez le bonobo, considéré avec le chimpanzé commun comme l’une des deux espèces les plus proches de nous du point de vue phylogénétique, mâles et femelles copulent à peu près indifféremment avec les individus des deux sexes. Et on peut parfaitement imaginer que si en revanche la plupart des hommes sont attirés exclusivement par des femmes et réciproquement, c’est entièrement sous l’effet de l’injonction culturelle massive à l’identification à un genre et à la sexualité hétérosexuelle à laquelle sont soumis les êtres humains dès leur naissance. L’existence d’injonctions de ce type y compris durant l’âge de pierre est justement une hypothèse clé des psychologues évolutionnistes qui prétendent expliquer ainsi nombre de différences entre les sexes (une stricte répartition sexuée des rôles sociaux était censée régner, assignant les hommes à la chasse et à la défense du territoire et les femmes à la prise en charge des enfants, ce qui aurait par exemple provoqué la sélection de prédispositions génétiques à l’orientation dans l’espace chez les hommes). Pour parler dans le langage de la théorie de l’évolution, l’existence durant l’âge de pierre d’une incitation sociale aux relations hétérosexuelles suffisante pour assurer la reproduction aurait ainsi achevé de supprimer la pression de sélection naturelle favorisant la tendance à préférer des partenaires sexuels de l’autre sexe : il suffisait que les individus soient dotés d’une disposition à rechercher des relations sexuelles, peu importe avec qui.

De manière générale, des pressions de sélection culturelles sont susceptibles d’avoir guidé l’évolution naturelle de l’espèce humaine vers l’atténuation ou la disparition de certaines différences entre les sexes, comme d’ailleurs vers l’augmentation ou la création de différences, telles la différence moyenne de stature entre hommes et femmes. Mais il est certain que pour envisager de tels scénarios, il faut aller un peu au-delà des idées reçues. »

Odile Fillod

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Notes

[1] Réponse du 26 avril 2012 au commentaire posté par “antisexisme” : « En effet, la psychologie évolutionniste est très souvent invoquée pour justifier des idéologies sexistes et racistes (Yves Christen, Eric Zemmour, etc). Mon point était ici que ça n’est pas un argument pertinent pour la rejeter, et que quand c’est seulement à ce titre qu’on la rejette, on la renforce au contraire. Il faut critiquer la doxa qu’elle produit en mettant en évidence l’absence de preuves scientifiques des hypothèses qu’elle avance, et non pas seulement s’en offusquer au nom de ses conséquences et seulement lorsqu’elles paraissent scandaleuses (ex : quand Peggy Sastre relaie la théorie selon laquelle il existe une tendance naturelle des hommes au viol qui a été sélectionnée par l’évolution). »

[2] Dans La bosse des maths, 2010, Odile Jacob, p.178-180.

[3] [Note ajoutée le 18/05/2013] Il n’est en outre absolument pas « bien confirmé » que la probabilité de naître homosexuel, pour un homme, augmente avec le nombre de frères aînés. Si des chercheurs ont rapporté ce résultat sur certains échantillons de population, d’autres ont rapporté des résultats contradictoires obtenus sur des échantillons plus larges et davantage représentatifs. Cf Peter S. BEARMAN, Hannah BRÜCKNER, 2002, Opposite-sex twins and adolescent same-sex attraction, American Journal of Sociology, vol.107(5), p.1179-1205, et Andrew M. FRANCIS, 2008, Family and sexual orientation: the family-demographic correlates of homosexuality in men and women, Journal of Sex Research, vol.45(4), p.371-377.