Yağmur Uygarkızı : « le voile est une discrimination sexuelle imposée »

Cobijada 1

Les « cobijadas » (couvertes) de Vejer de la Frontera en Espagne. Cette tenue traditionnelle remonte au XVI siècle. Source image : El Paìs.

Ce texte reprend des idées exposées dans l’article « Postfeminism and Veiling, Story of an Unhappy Marriage ». Un grand merci à Aliça Okumura-Zimmerlin et Lise Bouvet. 

Du voilement (Bis repetita placent)

« Il y a une chose que nous avons pu confirmer avec le Covid : une société masquée ne fonctionne pas. 

Les partisans du voilement se sont vite exaltés : « Mais oui vous voyez le masque c’est comme la burqa, mais oui, mais oui c’est pareil, c’est rigolo on vous entend plus les laïcardes, vous dormez ? ». La comparaison masque chirurgical/voile intégral est du même niveau que la comparaison entre une écharpe remontée sur le nez en une froide journée d’hiver et une burqa : bas. À ce propos, cette dernière n’est pas tirée d’un commentaire Facebook mais d’un commentaire de Martha Nussbaum, académicienne mondialement reconnue — on entend des analyses plus fines au PMU. De même pour le propos selon lequel la burqa afghane protège les femmes du harcèlement sexuel écrit par Lila Abu-Lughod est publié par Harvard University Press et non sur Twitter. Bref, passons sur ces petits dérapages académiques endémiques. 

Une pratique ostentatoire

Déjà, plus qu’un vêtement, le voilement relève de la pratique. Fatiha Agag-Boudjahalat note à juste titre que l’objet voilant nous pousse à tergiverser sur l’épaisseur, la forme ou même le filage par mètre du tissu : il faut donc plutôt parler de voilement que de voile. En effet, quand on est voilée, il faut se comporter modestement, d’une certaine manière avec les hommes, peut-être se dévouer à une vie de prière et ainsi de suite. La nature répétée et lourdement réglementée du voilement est assimilable à une pratique. 

Les comparaisons avec les jupes et les masques n’ont donc pas lieu d’être. Le voilement est le choix d’une contrainte et comme on sait : moins et plus, dans la vie comme en math, ça fait pas plus. La jupe je la mets aujourd’hui, demain j’enfile un pantalon. Le voilement, avec son code de conduite s’inscrit dans la durée. Je le mets aujourd’hui mais je ne l’abandonne pas demain pare qu’il fait 27 degrés. Beaucoup sur le site turc d’anciennes femmes voilées Yalnız Yürümeyeceksin (Tu ne marcheras pas seule) parlent en termes d’années de voilement. Pareil pour Mona Eltahawy, féministe égyptienne qui avait été voilée plusieurs années avant de le rejeter. 

Ensuite, même dans cette situation surréelle masquée, le voile intégral ressort comme une tâche parmi la foule. On le remarque de loin ce long et épais tissu engluant comme une honte séculaire. En ce moment, nous pouvons apprécier mieux que jamais une caractéristique essentielle du voilement : il est forcément ostentatoire. 

Une jeune femme stambouliote témoigne : lorsque le voile était interdit à l’université elle portait une perruque légèrement inclinée vers l’arrière afin que ses cheveux restent apparents. Si le voilement n’avait pour but que de dissimuler la chevelure, elle aurait apporté tout le soin nécessaire pour garder sa perruque en place. Mais non, elle voulait absolument que les autres sachent qu’elle était voilée. 

Pourquoi faut-il voir le voile ?

Le voile est ostentatoire car il est symbolique. Il est placé sur la tête (lieu symbolique) et couvre les cheveux (aussi symboliques). Puisqu’en plus il ne répond à aucune besoin pratique (comme le bonnet pour le froid), il relève uniquement de l’ordre symbolique comme un turban ou une couronne. 

Comme tout symbole, il communique quelque chose. Et si un symbole communique, il ne monologue pas : il faut qu’il soit perçu par d’autres à défaut de disparaître.

« Ne pense pas à l’éléphant rose » est un test psychologique qui démontre qu’il est impossible de concevoir une phrase qui s’annule d’elle-même. Le fait de retenir la chose à laquelle nous ne devons pas penser nous force à y penser. En dissimulant, le voile révèle précisément ce qu’il cache. Dans ce paradoxe cachant/révélant, Chadortt Djavann y entrevoit un élément pornographique. Le voilement fait forcément penser au sexe : sexe féminin, sexe coïtal. Il crée une obsession de ceux-ci : de la femme il ne retient que son sexe et dit ce qu’on peut ou pas faire avec. C’est un indicateur de disponibilité sexuelle. Le voilement dit aux autres hommes : ci-gît un sexe féminin appartenant à un autre de sexe masculin — soit-il « Dieu », Jésus, mari ou père. Le voilement montre aux hommes ce à quoi ils ne peuvent pas toucher.  Dans une culture patriarcale où, pour reprendre la riche pensée d’Andrea Dworkin, le mariage est un achat, le viol un vol, la prostitution une location (pensée de Joël Martine), le voile est le signe de propriété.

Le voilement est donc un symbole distinctif. Les bonnes et les mauvaises femmes. Ah comme avec la prostitution ! Mais quelle coïncidence ! La vie est vraiment faite de surprises. À croire que les premières lois retrouvées sur le voilement avaient été créées justement pour distinguer les femmes prostituées, des femmes mariées. C’était le cas en Assyrie en 1050 avant bébé Christ. Pareil dans de nombreux territoires français ou de l’Italie actuelle au Moyen-Âge. Jusqu’au XVème siècle à Dijon, enlever le voile d’une femme était l’accuser de prostitution. En Iran, un rapide mouvement de dévoilement/re-voilement signale la prostitution. 

Une solidarité sélective nous pousse en France à penser du côté du voile, mais que dire de l’insulte implicite aux femmes non-voilées ? Pour qu’il y ait voilement, il faut qu’il y ait non-voilement. Et il suffit d’un voile pour que toutes les femmes soient jugées par rapport à celui-ci. Femmes couvertes/non-couvertes. Comme avec le code binaire, le sempiternel étatique/non-étatique et homme/non-homme, le voile ne permet pas d’incorporer la différence. La femme non voilée est la négative de la voilée, une défaillance. 

On sent à quel point Lila Abu-Lughod a assimilé la pensée patriarcale sans réflexion critique : toute la responsabilité des violences masculines pèse sur les cheveux des femmes — le bon vieux mythe des femmes contrôlant le sexe, le j’y-peux-rien-elle-m’a-provoqué des hommes. Le voilement participe pleinement à la culture du viol en faisant peser la responsabilité des actes des hommes sur les femmes. 

Mais comment ? Moi qui croyais que le voile était signe d’émancipation ! 

Si le voile est un symbole, son sens pourrait-il changer au fil des siècles ? 

Plusieurs choses. 

Premièrement, comme le disait Andrea Dworkin en pensant au mot « vagin » qui vient de « fourreau » : « si le mot n’a pas changé, le sens n’a pas changé ». Pareil pour les pratiques. Que le voilement, produit d’une société patriarcale, ait survécu tel quel jusqu’à aujourd’hui laisse tout de même présager un tout petit indice sur sa nature patriarcale. Franchement, penser que voilement et féminisme sont compatibles c’est comme penser qu’on puisse encore trouver des boucheries dans une société anti-spéciste.

Deuxièmement, si ce n’était pas déjà évident, il convient de rappeler que le voile n’est porté que par des femmes. Ce n’est que la rencontre du foulard, l’enroulement spécifique de celui-ci sur la tête d’une femme qui crée le voile. Bien évidemment un homme peut se déguiser en femme voilée comme j’en parlerai dans un instant mais l’enroulement quotidien sur sa tête d’un objet voilant relèverait d’une autre pratique et serait plutôt assimilable à un turban ou un autre couvre-chef (et pas cache-sexe !) : il n’y pas d’homme voilé. Cette réalité prouve la discrimination sexuelle imposée par et nécessaire au voile. Discrimination d’abord dans le sens neutre, donc de distinction, et dans le péjoratif ensuite, puisque comme le dit Saint-Paul en incitant les femmes à se voiler : nous femmes serions inférieures aux hommes. Une société égalitaire n’a pas besoin de signes distinctifs hiérarchiques rappelle Sheila Jeffreys en étudiant le voilement.

Les deux sexes ne sont pas juste différents, comme nous l’explique Antoinette Fouque, ils sont asymétriques. Le rôle des femmes dans la perpétuation de l’espèce humaine est clairement plus conséquent. Dans un contexte patriarcal, le sexe masculin est dominant. Un homme ou une femme peuvent faire exactement la même chose, le sens de cette chose n’est pas le même du fait de leur sexe. Les couleurs peuvent nous permettre d’y voir plus clair : on peut partir du cyan mais qu’on le mélange avec du magenta ou du jaune, on n’obtient pas la même couleur.  Comme le sexe n’est pas assez reconnu comme le facteur déterminant qu’il est, c’est-à-dire celui qui fait toute la différence dans un processus, la discrimination sexuelle dans le voilement est réduite à un détail sans conséquent. Le problème dans la rencontre femme-objet voilant, c’est que la position des femmes ne bouge pas. Nous sommes encore le sexe second (et non deuxième puisqu’il n’y a que deux sexes). 

Quand le sexe second se couvre de honte, il n’y a pas de libération. Il faudrait que la position des femmes change pour que le sens du voile change. Mais le voilement est précisément le genre de pratique créée pour dégrader les femmes. Dans une société où la position des femmes est clairement établie, où le sens assigné à ce qu’être une femme est clairement établi, la reproduction des pratiques sexistes ne fait qu’entériner ce sens et cette position. 

L’effacement des femmes 

Femme et objet. Source image : El Paìs

Le voilement est une pratique ostentatoire symbolique qui sert de distinction sexuelle signalant la propriété masculine. Mais sa fonction ne s’arrête pas là. C’est le chapeau de la magicienne, plus on tire, plus on trouve. Le voile efface la femme. Nous femmes, nous nous effaçons de l’espace pubique-masculin en nous voilant. « Excusez-moi monsieur, je passe vite fait, je ne veux pas vous déranger, faites comme si je n’étais pas là, d’ailleurs, j’ai tout fait pour qu’on ne me voit pas et que votre érection ne vous monte au cerveau et de là à vos mains et donc s’attable sur moi ».

On parle de l’effacement des femmes à cause de l’identité de genre et de la perte du mot « femme ». Mais la négation des femmes remonte au voile. Sa normalisation a préparé le terrain des « personnes enceintes ». Le déni d’être femme à l’adolescence en se qualifiant d’homme ou de « non-binaire » était bien là avec le voile : plus de seins qui poussent, plus de boutons, plus de poils sous les aisselles, plus de hanches. Plus de femme. Plus de différences sexuelles. Uniquement un homme et un objet

En effaçant la femme, le voile laisse la place à l’objet. Nous sommes face à un processus d’objectification inversé. Typiquement, explique Janice Raymond, une femme est d’abord fragmentée : seins, jambes, sexe, pieds… la fétichisation qui s’ensuit donne vie à chacune de ces parties qui en vérité ne peuvent exister indépendamment. Comme des objets ils sont assignés une existence et fonction propre. Femme=seins Ces parties détachées transformées en objet viennent à symboliser la femme tout entière ­— la partie pour le tout, une métonymie pour les fanatiques des figures de style. Seins=femme. Un homme se bombe le torse avec de la silicone, on appelle ça des seins, on dit qu’il est une femme. Eh bien pour le voile, tout va dans l’autre sens. On a là une femme entière qui se couvre d’un objet. Il n’y a plus besoin de la fragmenter pour l’objectiver, l’objet vient à la définir. Hijabi ont commencé à dire les anglophones. Comme avec sex worker ou non-binary ou stripper, la femme a disparu. Son être est englobé par la pratique discriminante.

Quand des terroristes ont tenté de fuir à Londres en 2013, ils ne se sont pas juste dissimulés : ils se sont déguisés en femmes en burqa. Le but n’était donc pas uniquement d’être anonyme, mais de faire parler l’objet : « ci-dessous gît une femme respectable, pure et pieuse, appartenant à dieu/mari/patron/frère/père/esprit-sain ». Comme avec seins=femmes, on a voile=femme. Le voilement aussi contribue au mythe de la femme-objet. 

N’en a-t-on pas assez parlé de ce voilement ? 

Pas assez apparemment puisque la pratique se ringardise. Toujours assigné à un rite culturel et religieux, le voilement distrait en amenant la conversation sur la critique de ladite culture ou religion quand il est à lui seul discriminant. Je vois encore dans des images supposées féministes célébrant la « diversité » des femmes, des voiles. Pourtant on ne ressent pas autant le besoin de représenter des femmes en talons aiguilles ou avec des cocards ou de la chirurgie esthétique : les stéréotypes et les violences ne participent pas à la « diversité » des femmes. Ce besoin irrépressible d’ajouter des femmes voilées partout montre bien que l’essence des femmes en question finit par être définie par le voile, comme si elles n’étaient plus vraiment elles-mêmes sans — toujours cette idée de la femme incomplète sans XYZ (pénis ??). 

Le court-circuit intellectuel de la pensée creuse prôné par le libéralisme nous déroute encore plus. Le voilement : est-ce un choix ? Le voilement a-t-il de mauvaises conséquences ou non ? Entrave-t-il la liberté des autres ou non ? Il n’y a rien d’intrinsèque dans le libéralisme : peu importe ce qu’est la prostitution/le voilement/l’identité de genre, du moment que c’est choisi rien n’est nocif. On comprend à quel point le libéralisme est dépourvu de pensée critique. C’est la sociologie du philosophe : je me contente d’observer, je me retiens de m’exprimer. Le code binaire choisi/non-choisi remplace le vital « Mais pourquoi ? ». 

Le voilement discrimine les femmes et les filles. Cette pratique sexuée liée à d’autres institutions sexistes comme le mariage et la prostitution. Il n’a pas lieu d’être dans une société qui n’accorde pas une prépondérance à la différence des sexes. Une où comme par hasard, le sexe (ou la sexe ?) qui est systématiquement violé et tué par l’autre doit se couvrir, se démarquer, se réduire. Il faut encore que je voie des bonhommes se pavaner fiers dans leurs voiles comme dans Jackie au royaume des filles pour croire le contraire.  

Au fond, il suffit d’observer une adolescente de quatorze ans enveloppée dans une sorte de K-way rose fuchsia sous le soleil battant de la mer Égée, embourbée dans le tissu lorsqu’elle essaye de nager pour comprendre l’injustice du voilement. Elle a son snorkel mais elle ne peut pas plonger, les bulles d’air du vêtement la retiennent à la surface. Va lui parler d’amour de soi, de son corps en mouvement. Va lui dire qu’elle peut être fière d’être femme quand on l’a couverte de la tête au pied. Va lui dire que le monde lui appartient. 

Alors, pour ou contre le voile ? 

Les hommes, eux, s’en grattent les couilles. »