– Sophie Bessis «  continuer à être contre le voile qui demeure un signe de sujétion et enfermement »

Sophie Bessis «  continuer à être contre le voile qui demeure un signe de sujétion et enfermement »

Avertissement : Ceci est un document de travail d’une traduction pour anglophones, il devait figurer à l’origine sous le texte traduit en anglais mais pour des raisons de mise en page et de présentation il était plus lisible de séparer les deux versions. Il s’agit d’extraits d’articles et/ou entrevues, afin d’introduire les idées des autrices au grand public, mais en aucun cas d’un compte rendu exhaustif de leurs pensées… Afin de mieux les connaître n’hésitez pas à acheter leurs livres ! Merci pour votre compréhension.
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Sophie Bessis est née à Tunis en 1947, dans une famille juive tunisienne. Agrégée d’Histoire et ancienne rédactrice en chef de Jeune Afrique, elle est devenue chercheuse associée à l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS) à Paris et secrétaire générale adjointe de la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH). Elle a longtemps enseigné l’économie politique du développement au département de sciences politiques de la Sorbonne et à l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO). Consultante pour l’Unesco et l’Unicef, elle a mené de nombreuses missions en Afrique. Autrice prolifique, elle a notamment écrit une biographie de Bourguiba, ainsi que de très nombreux ouvrages dont : Femmes du Maghreb : l’enjeu, Paris, Jean-Claude Lattès, 1992, Les Arabes, les femmes, la liberté, Paris, Albin Michel, 2007, La Double impasse : l’universel à l’épreuve des fondamentalismes religieux et marchand, La Découverte, ouLes Valeureuses : cinq Tunisiennes dans l’histoire, Tunis, Elyzad, 2017.

Femmes en Tunisie :

« Il est évident que les femmes tunisiennes ont des droits bien plus avancés que l’ensemble des pays arabes. Leur statut juridique fait d’elles des majeures, leur octroie un certain nombre de droits et cela depuis la promulgation du Code du statut personnel en 1956, quatre mois après l’indépendance. Ce code n’a cessé d’être amélioré depuis. Il y a un an une circulaire ministérielle, tout à fait inique de 1973, qui établissait que la musulmane n’avait pas le droit d’épouser un non-musulman, a été abrogée. Donc tout cela fait que les Tunisiennes ont juridiquement un statut qui n’a rien de comparable avec celui des autres pays arabes. Au Maroc, par exemple, la polygamie est légale, même si elle est soumise à des conditions difficiles, et l’avortement n’est pas autorisé contrairement à la Tunisie. La Tunisie est prise en exemple par tous les mouvements féministes du monde arabe. Ils disent: «Puisque cela se passe en Tunisie, pourquoi pas chez nous?» Mais chaque pays a sa propre trajectoire en matière de modernisation. L’expérience historique de la Tunisie n’est pas celle de l’Arabie saoudite. La Tunisie est-elle un cas singulier ou une avant-garde dans le monde arabe ? C’est une question qui n’est pas tranchée. J’aurais tendance à dire que c’est un cas singulier, mais il n’en reste pas moins qu’aujourd’hui, les femmes du monde arabe mènent partout des combats et revendiquent leurs droits. (…) Les Tunisiennes ont en moyenne moins d’enfants que jadis, elles se marient plus tard, font des études. Leur vie est bien différente de celle de leurs grands-mères ou de leurs mères. Elles sont partout dans l’espace public: santé, enseignement, justice… Mais il y a des inégalités réelles et la tradition patriarcale prévaut en effet sur la loi dans les régions rurales. »

Singularité de la Tunisie :

« La géographie conditionne en partie l’histoire. Il suffit de regarder une carte pour voir que la Tunisie est un pays largement ouvert sur la mer avec plus de 1 200 kilomètres de côtes et très proche de l’Europe du Sud puisqu’une centaine de kilomètres seulement sépare le cap Bon de la Sicile. Ce détroit de Sicile sépare en outre la Méditerranée orientale de la Méditerranée occidentale. La Tunisie est à l’intersection de ces deux mondes méditerranéens. Enfin, c’est un pays peu montagneux, contrairement à l’Algérie et au Maroc. Il n’y a pas de reliefs infranchissables empêchant la traversée de la Tunisie. Et tout au long de son histoire, on y a beaucoup circulé ! La «tunisianité» est aussi une construction historique forgée entre autres par Habib Bourguiba, au pouvoir de 1956 à 1987. Le premier chef d’Etat de la Tunisie indépendante estimait que la personnalité tunisienne ne se résumait pas tout entière dans son arabité et qu’il fallait faire remonter son histoire à la fondation de Carthage au IXe siècle avant notre ère. En Tunisie, le recours à l’histoire est aussi une façon de se situer politiquement. Pour se démarquer du nationalisme arabe et pour asseoir sa politique de sécularisation, Bourguiba s’est situé dans une histoire longue prenant son départ bien avant l’arrivée de l’islam. Il a érigé le punique Hannibal et le Numide Jugurtha en héros fondateurs de l’histoire officielle. Ben Ali, qui est resté au pouvoir de 1987 à 2011, s’est davantage réclamé du legs arabo-musulman sans pour autant rompre avec le récit bourguibien ni avec la notion de tunisianité. De 1956 à 2011, la Tunisie s’inscrit dans la même séquence historique. Les régimes de Bourguiba et de Ben Ali ont été tous deux autoritaires, même si leurs modalités d’exercice du pouvoir ont différé. Ce qui change à partir des années 70, dès avant l’arrivée de Ben Ali à la tête de l’Etat, c’est qu’on constate un reflux de la gauche comme opposition principale au régime et l’émergence de mouvements issus de l’islam politique, parallèlement à un puissant courant de retour du religieux dans la société sur un mode très conservateur, sous l’influence grandissante des monarchies du Golfe. Comme les autres régimes arabes, ce qui relativise sa singularité, les deux régimes qui se sont succédé en Tunisie ont mené à partir de cette période une brutale répression des islamistes tout en valorisant l’islamité du pays, tentant ainsi d’apparaître aux yeux des opinions comme les seuls gardiens légitimes de la religion. Ce parti pris a été plus marqué sous Ben Ali que sous Bourguiba. Il s’est servi de l’épaisseur historique de son pays quand il lui a paru nécessaire de le présenter comme un pays ouvert et pluriel. Ce qui est en définitive intéressant dans cette notion de tunisianité, c’est qu’aucune tendance politique ne peut la passer à la trappe dans la mesure où elle a été en grande partie intériorisée par la société. Même les dirigeants islamistes se sont résignés à l’invoquer. Alors qu’à leur arrivée au pouvoir en 2011, ils avaient essayé d’imposer leur vision de l’islam censé devoir régir la sphère publique et la société, croyant que la religiosité et le conservatisme d’une bonne partie des Tunisiens équivalait à une adhésion à leur projet idéologique, ils ont été contraints d’évoluer. Ils se sont, en quelque sorte, «tunisifiés» en reprenant à leur compte la rhétorique des 3 000 ans d’histoire. Aujourd’hui, Le roman national est majoritairement accepté. (…) Après la révolution de 2011, elle est le seul pays arabe à n’avoir connu ni le chaos à la libyenne, ni l’atroce guerre à la syrienne, ni une restauration autoritaire comme en Egypte. La capacité à négocier de ses élites est peut-être due aux vieilles traditions d’urbanité dont elles sont porteuses. Depuis l’Antiquité, la Tunisie est plus urbanisée que ses voisins, et les traditions commerçantes des cités littorales sont peu compatibles avec la guerre. Cet habitus, comme l’ancienneté de l’Etat, a probablement joué dans cette capacité à éviter les conflits violents.(…) La Tunisie est un pays où l’Etat est ancien. Dès la seconde moitié du XIXe siècle, la nécessité de transformer le régime beylical en monarchie constitutionnelle s’est imposée aux élites ayant constitué ce qu’on a appelé le «Mouvement réformiste». La Constitution promulguée en 1861 a été la première du monde arabe. Elle a été suspendue au bout de trois ans seulement, mais les Tunisiens restent fiers de cette antériorité. Ce n’est pas un hasard si le premier parti tunisien né après la Première Guerre mondiale, en 1920, a été nommé Destour, «Constitution» en arabe, l’une des revendications principales des nationalistes. Quand Habib Bourguiba crée son parti en 1934, il s’appelle Néo-Destour, conservant le terme. Après la révolution de 2011, une majorité de la population a estimé que la création d’une Deuxième République devait nécessairement passer par l’adoption d’une nouvelle Constitution. Tout le monde s’est emparé de ce projet, et l’on peut dire que la Constitution de 2014 a été débattue partout, dans les partis, les associations de la société civile, dans les manifestations et dans les cafés… »

Fondamentalismes religieux et marchands :

« La première chose à souligner, c’est que l’ordre économique libéral s’est toujours accommodé des fondamentalismes. À partir des années 1930 et encore plus au cours de la Seconde Guerre mondiale, les gouvernements successifs des États-Unis se rapprochent notamment du pouvoir saoudien, le plus fondamentaliste des États arabes, dans le cadre de leur stratégie de puissance dans la région et avec pour toile de fond l’accès des compagnies états-uniennes aux ressources pétrolières du royaume. Aujourd’hui, aucun fondamentalisme sur la planète ne s’oppose à l’ordre libéral capitaliste qui y règne en maître. Que ce soit dans le monde arabo-musulman, en Inde où le premier ministre Narendra Modi défend un hindouisme radical, mais organise une société capitaliste néolibérale, en Pologne où les catholiques ultras sont au pouvoir, nulle part il n’y a d’opposition au règne de la marchandise. Le gouvernement polonais ne s’oppose à l’Union européenne que sur des questions touchant à ce que vous appelez ethos démocratique, et qui a partie liée avec l’universel, c’est-à-dire une aspiration à la liberté humaine et à l’égalité entre des sujets libres pensants, capables de produire leur destin. Je parle ici de l’universel profane tel qu’il a été formulé par les philosophes britanniques du xviie siècle. Cette conception profane de l’universel est alors radicalement nouvelle dans la mesure où elle dote le sujet de droits inhérents à la condition humaine et non octroyés par une instance divine. Or l’universalisme moral porté par toutes les religions reste arrimé à une posture d’obéissance aux commandements de Dieu. »(…)« L’individu néolibéral en est réduit à être un consommateur addictif et solitaire. Les êtres humains ne sont plus que des fragments atomisés d’un tout qui les englobe sans les faire exister. Ni le collectif politique, ni le genre humain comme collectif ne sont plus ici des horizons de pensée. L’hégémonie actuelle, absolue, du terme de gouvernance, emprunté au lexique de l’entreprise, témoigne de ce dévoiement. C’est pour cela que je parle de fondamentalisme marchand, car il détruit l’individu libre tout autant que le fondamentalisme religieux, en empêchant de concevoir la liberté comme liberté de faire société. Le fondamentalisme religieux absorbe l’individu dans un groupe organique, le fondamentalisme marchand détruit sa capacité à se penser comme être social. »

Voile :

« Jecrois que l’intérêt des Occidentaux pour la question des femmes est rhétorique. C’est à cet endroit précis que l’ethos démocratique pourrait être revendiqué. On toucherait en effet à l’ordre patriarcal comme obstacle à la démocratie réelle, ou si vous préférez l’ordre patriarcal pourrait être pulvérisé et cesser de faire obstacle. Si l’on touche au statut des femmes on touche au cœur de toutes les sociétés, partout. Or les démocraties occidentales ne se soucient nullement de faire valoir cette question quand ils font des affaires dans les mondes arabo-musulmans ou ailleurs. Ce n’est jamais une conditionnalité. Les femmes voilées ne dérangent pas les hommes d’affaires.(…) En Occident, en France par exemple, la question du voile ne se pose pas de la même façon que dans les pays arabo-musulmans. Mais, de manière générale, accepter le voile comme singularité d’un groupe culturel c’est continuer à accepter que la structure patriarcale pare de symboles la supposée infériorité des femmes. C’est pourquoi il convient de continuer à être contre le voile qui demeure un signe de leur sujétion et de leur enfermement. Cela ne veut pas dire être contre les femmes voilées car, aujourd’hui, leurs raisons de porter le voile sont bien différentes selon les milieux et les contextes. En fait, le voile a changé de signification. Il signifiait jadis un rapport à la tradition plus qu’à la religion. Seules les citadines étaient d’ailleurs voilées, pas les femmes rurales. Dans les années 1960, un vaste mouvement de modernisation et de sécularisation des sociétés arabes a conduit les femmes à ne plus se voiler. Abandonner le voile signifiait devenir moderne et non pas incroyante. Ces femmes sans voile ne cessaient pas d’être musulmanes. La prouesse de l’islamisme a consisté à faire passer le voile du domaine de la tradition à celui de la religion. Et l’injonction a réussi au delà de toute espérance. Le voile est devenu pour les femmes un signe d’appartenance religieuse à l’islam et non plus une obligation traditionnelle. Contrairement au voile d’antan, le hijab est un voile « moderne ». D’où sa très grande ambiguïté et les débats infinis qu’il a suscités. »

Islamisme :

« L’islamisme modéré est un oxymore inventé par les Occidentaux pour accommoder l’islam politique à leurs intérêts. L’idéologie islamiste récuse l’ethos démocratique, car la loi de Dieu y est toujours supérieure à celle des hommes. Tous les fondamentalismes partent de ce postulat. On peut cependant distinguer entre un islamisme politique et un islamisme belligène. Le premier veut arriver au pouvoir par des moyens légaux s’étant aperçu que la prise du pouvoir par la force était quasiment impossible. Une démocratie réduite aux élections est alors acceptée pourvu qu’on puisse ensuite imposer son projet de société. Le meilleur exemple est celui d’Erdoğan en Turquie. En 2002, quand l’AKP est arrivé au pouvoir, il avait les mêmes fondamentaux qu’aujourd’hui mais les Occidentaux, ne pouvant se permettre de rompre avec la Turquie, ont transformé l’islam politique turc en conservatisme musulman. En Turquie comme dans d’autres pays musulmans on a cru en outre, en cooptant les islamistes dits modérés dans le camp démocratique, pouvoir les séparer des islamistes dits extrémistes. Dans l’islamisme belligène, en effet, c’est la force qui permet d’accéder au pouvoir, mais les fondamentaux idéologiques sont les mêmes dans les deux cas. Cela ne veut pas dire que les islamistes politiques soient indifférents à toute influence, à toute évolution démocratique possible. Mais quand des dirigeants ou des individus deviennent sensibles aux principes démocratiques, ils cessent d’être islamistes. L’islamisme n’est pas une idéologie modérée. Pour que l’analogie avec la démocratie chrétienne puisse fonctionner, il faudrait avoir des partis conservateurs à valeurs morales issues de l’islam qui acceptent que la légitimité politique vienne de la souveraineté populaire et non plus du dogme divin. »

Le nationalisme arabe :

« Dans les années 1950-1970, il y a eu des idéologies nationalistes sécularisantes. Les idéologies nationalistes arabes étaient séculières sans être laïques. La religion était instrumentalisée comme dernier recours de légitimité, mais schématiquement le nationalisme nassérien ou baathiste ont été des nationalismes séculiers. Bourguiba est l’homme politique arabe qui est allé le plus loin dans ce processus de sécularisation. Il ne faut pas oublier que ce type de nationalisme s’est alors construit contre le panislamisme et s’est voulu porteur de l’idée de l’État-nation au-delà des appartenances religieuses. C’est pourquoi nombre d’idéologues du nationalisme arabe ont été des chrétiens qui pouvaient se reconnaître dans une communauté nationale et non dans la oumma musulmane. Ces nationalismes séculiers ont réprimé l’islam politique : Nasser a pendu les Frères musulmans, Hafez al-Assad en a fait autant avec des méthodes d’une violence inouïe. Mais les défaites des régimes nationalistes, en particulier la défaite de 1967 face à Israël, ont sonné le glas de leur hégémonie et l’islam politique leur a succédé comme idéologie hégémonique, aidé de surcroît par l’émergence des monarchies pétrolières comme acteurs centraux de la scène politique arabe. Les dictatures républicaines arabes ont cependant eu besoin de compenser leur manque de légitimité par un recours croissant à la rhétorique religieuse tout en se convertissant l’une après l’autre au libéralisme économique. On a donc assisté à la naissance d’un discours économique libéral tandis que le discours politique se confessionnalisait de plus en plus. La rhétorique identitaire à paradigme religieux utilisée ad nauseam par les régimes dictatoriaux est donc parfaitement compatible avec l’ordre économique néolibéral. »

l’universel :

« Le paradoxe de l’universalisme occidental est d’avoir été immédiatement dévoyé par ses créateurs, qui ont exclu de ses bénéfices les femmes et les esclaves d’abord, puis les peuples colonisés. Or ces exclus sont la chance de l’universel car ce sont eux qui le revendiquent pour obtenir les droits, les bénéfices de l’universel dont ils avait été privés. Ce qui est intéressant, c’est que dans une configuration aussi terrifiante que celle du monde actuel, les exclus continuent à se l’approprier par des revendications politiques émancipatrices. Il n’y a donc pas lieu d’être pessimiste. Les débats au sein des anciens mondes colonisés œuvrent à cette désoccidentalisation, à cette universalisation de l’universel, depuis les marges d’abord, mais ensuite d’une manière très transversale. Il n’y a pas aujourd’hui de lieux où l’on ne débatte pas de l’aspiration démocratique, des principes et de l’universel, c’est vrai de la Chine au monde arabe ou à l’Afrique subsaharienne face à des régimes qui se réfugient derrière des spécificités de type identitaire pour asseoir leur monopole sur le pouvoir. Les spécificités invoquées ne sont pas toujours d’ordre religieux et peuvent convoquer d’autres répertoires. Ainsi, par exemple, une rhétorique des « valeurs asiatiques » est portée par les dirigeants chinois, face aux dissidents leur opposant des revendications universalistes. Ce qui est important, c’est qu’il ne s’agit plus du vieux débat Nord/Sud où l’Occident faisait fonction de modèle, il s’agit d’un débat Sud/Sud qui travaille l’ensemble de ces sociétés. Des pans entiers de celles-ci, et pas seulement des minorités intellectuelles, comparent leurs manières de concevoir aujourd’hui la démocratie et la liberté, l’égalité politique, la liberté d’opinion. Ces collectifs font usage du débat pour choisir entre différents projets de société comme les Tunisien.nes en ont donné l’exemple dans les controverses qui ont accompagné l’élaboration de la Constitution de 2014. Il y a eu des discussions ferventes sur la manière de choisir ses dirigeants et de pouvoir les révoquer. On a explicité une volonté démocratique anti-autoritaire, on a obligé les tenants du paradigme identitaire religieux à se confronter non pas aux autres, à l’Occident étranger, mais aux leurs à l’intérieur de leur propre société. »

Syrie :

« La Syrie est aujourd’hui un lieu de désastre, non parce que les Syrien·nes ont refusé de débattre de la démocratie et de l’universel, mais parce que les démocrates syriens n’ont guère pesé dans les rapports de force géopolitiques. La revendication démocratique de 2011 a été rapidement dévoyée par une double militarisation, celle voulue par les monarchies pétrolières venues au secours des mouvements jihadistes syriens et celle voulue par un régime décidé à détruire son peuple plutôt que de laisser une chance à la démocratie et qui a fait appel pour ce faire à la Russie et à l’Iran. De fait, l’avènement d’une ère démocratique dans le monde arabe est un cauchemar pour beaucoup de monde : pour les dictatures bien sûr, à commencer par les monarchies du Golfe quels que soient leurs différends par ailleurs, pour les mouvements islamo-jihadistes, et pour des pays comme la Russie et l’Iran. Les démocrates syriens ou ce qu’il en reste sont dans une solitude tragique. Quant aux pays occidentaux, ils ont d’abord soutenu les dictatures arabes, prenant leur immobilisme pour une garantie de stabilité de cette région stratégique, moyennant quoi la dynastie Assad a pu perdurer un demi-siècle. Puis, une fois le chaos installé, leur seule préoccupation a été de lutter contre « l’État islamique » que leurs politiques avaient contribué à faire émerger. Le problème n’est pas de savoir s’ils auraient dû intervenir en Syrie puisqu’ils y sont militairement présents depuis des années, mais s’ils auraient dû intervenir contre le régime de Bachar al-Assad. (…) Les droits humains ne sont pas la boussole des Occidentaux, et la dichotomie absolue entre le dire et le faire qu’ils pratiquent depuis toujours est une des marques de fabrique de leurs politiques. Désormais, il s’agit de reconstruire après le chaos. La guerre a ceci de positif pour le système capitaliste qu’après les destructions, il faut reconstruire. Place donc au business et peu importe, vu les montants colossaux en jeu, avec qui il faudra négocier pour emporter les contrats. »

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